Texte profond

Un jour, un artiste, fou comme il se doit, très cultivé et surtout exigeant, m’a dit cette phrase à propos de ma série sur les Platanes : « C’est pas mal, c’est étonnant, mais je crois que le plus intéressant, c’est que ça cause à tout le monde.« . 

Il pouvait pas me faire davantage plaisir. C’est mon souhait, causer à tout le monde. 

Je me rappelle de mes premières expositions que j’installais à hauteur d’enfant. J’étais peu fier à côté de l’organisateur qui était à l’époque soit un élu soit un fonctionnaire, et je n’osais résister quand il disait : « Ha non Monsieur Beaumont !  C’est pas possible ça ! C’est pas sérieux… ».

Bon,  j’avais un peu de boulot pour devenir quelqu’un de sérieux…

Une autre fois le même artiste fou m’a dit en sortant d’un salon d’art dans lequel j’exposais uniquement quelques images du travail avec mes fils ll est fou Basilou: « C’est le seul travail sincère du salon, le reste est pompeux ou pédant… c’est dommage ». J’ai commencé à comprendre qu’il attendait quelque chose de moi. 

Je vais tenter d’expliquer l’évocation de ces deux anecdotes pour parler de ma vision de ces choses-là, j’ose pas dire le gros mot, bon, finalement si, la démarche artistique, la condition d’artiste (c’est vraiment un gros mot). 

Je ne suis pas sérieux et mon oeuvre non plus, elle est éparse, non structurée, on dirait une brindille ballottée sur une rivière même pas tumultueuse. Mais que voulez-vous que ça me fasse ? Je ne rentrerai dans un aucun livre ? Bah je ne m’y attendais pas de toute façon.

J’adore faire des images et j’adore les montrer, je suis fier comme n’importe quel gars ou n’importe quelle fille qui a le toupet de montrer ce qui sort de ses tripes ou presque. Pourquoi le taire alors que ça crève les yeux. Les artistes qui emploient les bons mots pour feindre l’humilité, c’est moche. 

Bon j’arrête de tergiverser: la classe bourgeoise utilise son bon goût pour l’art pour s’écarter comme il se doit du peuple idiot et grégaire. Dans un simulacre connu depuis Molière (ça fait un moment mine de rien), ils étalent un vocabulaire maitrisé, répété, travaillé… et adoptent les postures qui montrent sans équivoque leur intelligence. Auprès des artistes, ils évoquent leur ressenti, en cherchant des analogies douteuses, et sans sourciller, les artistes font l’accolade et dodelinent du chef pour flatter la clientèle. 

Jusque là tout va bien. 

Mais ce qui me chagrine, c’est que moult artistes tentent de répondre à l’attente d’une Intelligentsia dont le paraître est de plus en plus vulgaire. Exemple :

 Au musée de Bordeaux devant les oeuvres (des assemblages de planches de bois colorées destinées à s’emboiter façon jeu d’enfant, j’ai souvenir que mon grand neveu montait un dinosaure sous cette forme il y a 20 ans) du Californien . Je pose la question à la très jolie et fraîchement vêtue femme qui nous présente l’exposition: « S’est-il exprimé sur ce qui l’a déclenché pour entamer ce travail ? »  Elle répond en s’adressant à toute l’assemblée:  » Il a conçu une exposition particulièrement amovible pour en faciliter le transport, l’oeuvre tient dans la performance du montage, toujours différent en fonction de l’espace. La force des couleurs (elle précise 7 couches), et le choix de ces couleurs (nous sommes devant un rose pétant) a été pensé pour répondre aux attentes des habitants de Los- Angeles tout comme le format d’ailleurs, pouvant occuper de très beaux espaces, il a notamment pour cliente Pamela Anderson. « 

Pas la peine d’aller plus loin je vous fais pas de dessin. Mais sans déconner : qu’il arnaque quelques californiens (je sais pas comment on appelle les habitants de Los-Angeles), on s’en fout, mais pourquoi présenter ça dans un musée d’arts contemporains à Bordeaux ? Pour montrer que le cynisme est devenu un art, à quel point il est devenu un produit et non une expression ? 

On est obligé d’applaudir ? Sinon on te traite de con? 

Bah traitez moi de con ! De toute façon j’ai toujours adoré ça. 

Je déteste l’intellectualisme autour de l’art, car c’est un hold up de la bourgeoisie et de ceux encore au dessus, je l’ai déjà dit. Il faut rappeler que beaucoup d’immenses artistes ne l’ont jamais été (Intellectualistes). Ils ont presque toujours travaillé comme des cinglés, et souvent ils l’étaient. Alors on veut s’en approcher mais pas trop près, d’ailleurs on comprend rien, voilà pourquoi sont nés les critiques d’arts, des sacrés artistes ceux-ci. 

Les critiques écrivent ce qui doit être dit, ils mâchent le travail (ça me fait penser à ces concis de citations d’auteurs que l’on trouve dans les bibliothèques ou toilettes de belles maisons de famille, qui parfois s’intitule sobrement « Briller en société »), et explique ce qui doit être pensé et ainsi  d’autres le lisent et le répètent. Il y a des modes : je me souviens par exemple que Lacan était partout à la TV radio dans les bouquins autour de 2002, il y avait une nouvelle vague mode Lacan. 

Le pire, et c’est uniquement ça que je voulais dire finalement, c’est que certains artistes intègrent ce substrat pour concevoir, et sans l’avouer ! Ils s’escriment à analyser une forme d’attente, ils conçoivent un produit répondant à cette attente, le marquette, le teste, le mette en production et roule ma poule, y en aura pas pour tout le monde c’est trop cher. 

Bon voilà je ne suis personne pour dire tout cela mais puisque tout le monde ouvre grand sa gueule à tort et à travers, il fallait bien que je m’y mette moi aussi, j’essaie d’être à la page quand même !